20.11.05

Sur la crise à Libé

L'histoire se répète à Libération où 10% des effectifs pourraient être supprimés. L'histoire, c'est celle de deux ou trois enthousiasmes et de dizaines de dépressions. Quotidien générationnel par excellence, Libé n'a su que conserver à grand-peine la fidélité d'une seule classe d?âge, sans parvenir assez à convaincre les autres, particulièrement les plus jeunes. Le mal n'est pas d'aujourd'hui. Déja en 1993, Marc Jézégabel avait lancé Info-Matin sur une constatation cruelle: les Étudiants ne lisaient plus Libé...

Les contradictions qui se sont abattues sur la rédaction avec l'arrivée d'actionnaires financiers - d'abord partenaires, puis pompiers - ne sont pas propices à la réalisation, au quotidien, d'un journal conquérant. Il est à craindre que les mêmes maux ne menacent, dans un avenir désormais visible, un autre journal, Le Monde.

Un mot des nouvelles formules

Etant "du métier", comme on dit, je suis souvent interrogé sur les "nouvelles formules" lancées cet automne par les deux grands quotidiens Le Monde et Le Figaro. Voila ce que j'en pense. Sur le fond, la forme et... la cohérence de l'ensemble.

Sur la forme
  • Clairement le Figaro a consenti un effort plus important. Le résultat, graphiquement parlant, me paraît le plus réussi. Il affirme une réelle rupture, qui était indispensable dans la perspective de rajeunir le lectorat - l'une des grandes priorités affichées par la direction. Le choix d'un message fort portées par de grandes photos, chaque jour, fait forte impression. A l'intérieur, la liberté donnée à la maquette aussi est de nature à accréditer l'idée d'un journal réellement nouveau.
  • Je trouve Le Monde presque trop timide en comparaison. Le changement le plus important concerne les cahiers - qui existaient déjà - et le 'chemin de fer', c'est-à-dire l'ordonnancement des pages par rubriques ou thématiques. Au feuilletage, l'amélioration n'est pas frappante à mon sens.

Dans les deux cas cependant, je suis étonné que le lifting n'ait pas abouti, dans aucun des deux cas, à une simplification des principes de titrage. Les 'niveaux de lecture' (têtières de page, surtitres, chapeaux, sous-titres, mots-clés...) restent trop nombreux, compliquent la tâche des secrétaires de rédaction qui rédigent les titres. Surtout, cet éparpillement freine la lecture. Les lecteurs ont le choix entre parcourir tous les petits blocs et avoir assez d'information pour se passer de lire les articles proprement dits, ou bien entrer dans les papiers... au risque d'une forte impression de répétition.

Sur le fond, à quoi sert une nouvelle formule? S'il s'agit de faire parler, le résultat est là. Tant Le Figaro que Le Monde ont réussi à "faire l'événement" auprès des confrères, particulièrement radio et TV. S'il s'agit de vendre des pages de pub, de même l'objectif est sans doute atteint.

Mais si les nouvelles formules visaient à regonfler le lectorat - et dans l'attente de chiffres sur longue période - il n'est pas certain que le but soit en vue.

  • D'abord parce que, même dans le cas du Figaro, elles ressemblent à des demi-mesures sinon à l'égard de la situation (une baisse tendantielle des ventes alarmante qu'entretient la grave dégradation du réseau de magasins de presse), du moins en comparaison des décisions prises à l'étranger. Pour mémoire, des piliers de la presse internationale tels que Die Welt en Allemagne et, surtout, The Times, à Londres, sont passés au tabloid...
  • Ensuite parce que, nouvelle police typographique ou non, le contenu des deux journaux, leur façon d'appréhender l'actualité n'a pas réellement varié. Les qualités restent les mêmes... mais les défauts aussi, à commencer par la difficulté à faire une différence au jour le jour avec l'actualité disponible gratuitement sur tant de canaux désormais. Encore s'agit-il surtout de montrer une différence qui, en fait, existe. Il est dommage, par exemple, que les deux quotidiens, sous leur nouveaux habits, aient affiché des titres si neutres, si peu informatifs sur la crise dans les banlieues ("Entre violence et vigilance", première manchette du nouveau Monde) alors même que leur contenu était bien loin du traitement "politiquement correct" apporté par la télévision.

19.11.05

Pourquoi améliorer la pratique du journalisme

C'est une question que les journalistes apparemment se posent peu : faire mieux demain qu'hier. Il ne s'agit pas seulement rendre "un bon papier", un bon sujet, mais faire en sorte que, dès cet après-midi, le service rendu par notre fonction soit meilleur qu'il n'était ce matin, simplement parce que nous avons tiré les leçons de ce que nous avons fait auparavant.

Le service dont ill est question, c'est celui qui est rendu à nos lecteurs ou auditeurs/téléspectateurs, le service rendu à la société tout entière, mais aussi ce que nous apportons à notre propre rédaction, à notre propre entreprise.

Pourquoi, donc, se poser cette question ?

  • Parce qu'il y a des échecs à réparer, à faire oublier. La presse a mauvaise presse, la crédibilité des médias (tous confondus) a chuté depuis 1989. Il y a 15 ans, trois personnes sur cinq jugeaient que, peu ou prou, les événéments se passent tels que la télévision les présentent. Aujourd'hui, c'est moins d'une sur deux (la radio garde la confiance de 55% des personnes interrogées). Comment les rédactions pourraient-elles croire qu'elles n'y sont pour rien ?
  • Parce que le paysage change, que la concurrence s'intensifie. Jusqu'à l'an 2000 sans doute, nous journalistes étions largement maîtres de décider ce qui est ou non une information. Beaucoup plus qu'aujourd'hui. Depuis qu'Internet est partout, l'actualité est partout aussi, elle s'est banalisée, elle est devenue indifférenciée. Qu'importe qu'une nouvelle soit une dépêche d'agence ou un "scoop" longuement enquêté par un reporter : pour l'auditeur, seul compte qu'elle apparaisse en haut de la page Google News. Tout journaliste d'actualité lutte désormais contre ce robot tout-puissant.
  • Parce que la société évolue, et qu'il faut être à son rythme. En 20 ans, la France a été bouleversée dans de nombreuses dimensions : le nombre de diplômés du supérieur a explosé, il y a désormais plus de femmes que d'hommes parmi les bac+3 et plus de moins de 45 ans, l'internationalisation de la culture de masse est désormais un fait, ... Sommes-nous sûrs d'avoir suivi ce rythme ?

A lire les journaux, à écouter la radio et regarder la TV, à converser enfin avec des confrères dans des dizaines de rédactions, j'ai l'impression que notre profession n'a pas embrassé tous ces éléments. Aujourd'hui, il est probablement temps d'en prendre conscience.

Nouvelles questions posées par la crise des banlieues

La série d'émeutes dans les banlieues ces dernières semaines a eu un effet inattendu. Les journalistes et rédactions de France sont amenés à s'interroger sur leur pratiques comme jamais auparavant. Ni le succès de Jean-Marie Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2002, ni les dérapages liés à l'agression prétendûment antisémite d'une jeune femme dans le RER il y a un peu plus d'un an, n'avaient eu ce résultat. Probablement parce qu'il s'agissait de "one shots", affaires sans lendemain, balayées par la suite de l'actualité.

Cette fois, en plus de 15 nuits de violence en banlieue, les journalistes ont eu tout le temps de la prise conscience. Les questions se prolongent même depuis la mise en examen d'un reporter du Parisien accusé d'avoir écouté les fréquences de la police - pratique qui était courante il y a 15 ans en France et le demeure dans de nombreux pays.

Quelles sont les grands éléments de la réflexion? D'une part les journalistes s'inquiètent de leur éventuelle responsabilité dans la situation; d'autre part le ton adopté par les confrères anglo-saxons les fait douter d'avoir couvert les événements à la hauteur de leur gravité. "Difficile d'être un journaliste en France", commente Bertrand Pecquerie, observateur attentif des médias au World Editors Forum, qui résume en substance que les rédactions sont prises entre l'accusation d'ajouter de l'huile sur le feu et celle de céder à l'autocensure ou, à tout le moins, au "politiquement correct".

Laisser le maintien de l'ordre aux autorités publiques
Pour aller plus loin dans la remise en question, il me semble utile de remonter dans le temps. Les doutes sur la "gestion" éditoriale de la crise sont en effet révélateurs d'une sorte d'échec préalable. Comment, dans un pays de presse libre, a-t-on pu aboutir à une crise d'une telle violence sans que les médias eux-mêmes ne l'aient laissé deviner ? N'est-ce pas leur rôle de faire émerger les questions sociales les plus aigües ? Par ailleurs, comment les journalistes ont-ils pu perdre leur crédit au point d'être "interdits de cité" pendant les émeutes, au point que certains ont été pris à parti voire molestés ?

Ensuite, revenons aux éléments du débat. La responsabilité des médias dans les troubles ? Relativisons. Les troubles existent avant qu'ils soient couverts. Imaginer de passer des événements aussi grave sous silence, relatif, est une tentation digne de pays totalitaires. En outre, les médias n'ont pas un tel pouvoir qu'ils soient à même d'influencer une communauté ou la société. Les exemples abondent en ce sens, le dernier en date étant sans doute la victoire du "non" au référendum européen malgré une pression unanime de toutes les rédactions.

Ensuite, quelle est la première responsabilité des médias ? Est-elle vis-à-vis des émeutiers ou de la société tout entière ? Est-ce faire du bon journalisme que passer sous silence le nom des cités troublées "afin de ne pas provoquer de compétition entre elles", selon un responsable (anonyme) de France 2 (Le Monde du 13 novembre) ? De ne passer des images que dans un journal sur deux, comme sur LCI (même source)?

Même s'il faudrait apporter des nuances, poser ces questions c'est y répondre. La responsabilité essentielle des journalistes consiste à informer leur audience et, au-delà, la communauté nationale. Laissons le maintien de l'ordre aux mains des autorités publiques.

Enfin, le plus inquiétant peut-être n'est pas tant l'attitude des rédactions télévisées que leur unanimité. Cela est d'autant plus inquiétant que la presse écrite, par nature plus souple et à même d'apporter une information mieux fouillée, parvient difficilement désormais à contrebalancer un audiovisuel surpuissant. Rappelons-nous qnand même que la pluralité de l'information est l'une des garanties fondamentales d'une société démocratique...